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Full text of "Benjamin Delessert, éloge , ...concours de 1849"

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PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES 




ÉLOGE 


QUI A REMPORTÉ LE PRIX FONDÉ PAR M. MATHIEU BONAFOUS, 
ET CONFIÉ AU JUGEMENT DE L’aCADÉMIE DE LYON. 

(concours de 1849.) 

PAR PAUL-ANTOINE CAP. 



PARIS 

PLON FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES 

RUE DE VAOGIRARD, 36 


1850 






BENJAMIN DELESSERT. 


.... Le récit de ses bonnes œuvres est la seule 
louange qui soit digne de lui. 

■M. d'Ap.gout. 



Que la reconnaissance nationale décerne des hon¬ 
neurs publics aux hommes qui ont bien mérité de la 
patrie, qui Font sauvée de grands périls, qui ont élevé 
sa dignité par des actions d’éclat ou par de hautes 
vertus civiques; que des statues, des monuments 
splendides perpétuent dans nos cités des noms en pos¬ 
session d’une grande renommée, c’est le deimir des 
nations jalouses de leur propre gloire, car l’exemple 
de l’héroisme fait naître des héros, et l’enthousiasme 
qu’inspire une grande action donne la force et le cou¬ 
rage de l’imiter. D’autres honneurs attendent ceux qui, 
dans une sphère moins brillante, ont servi la patrie 

1 





avec dévouement et fermeté, qui ont travaillé au dé¬ 
veloppement de la civilisation, au soulagement des 
classes populaires, qui ont prodigué les secours, les 
bienfaits, propagé les bons enseignements et donné 
l’exemple d’une vie honorable et pure. Loin d’eux la 
pompe des monuments; une modeste pierre redit 
leurs vertus et leurs actes ; leurs noms ne sont pas 
entourés de fastueux trophées, mais ils sont inscrits 
au frontispice de l’asile du pauvre, qui ne les pro¬ 
nonce qu’avec reconnaissance et respect : Belzunce 
et Vincent de Paul, Turgot et Franklin, Bailly, Ma- 
lesherbes, Parmentier, Monthyon, Larochefoucault- 
Liancourt !... liste vénérable, à laquelle la mort 
vient d’ajouter un nom de plus, celui de Benjmiix 
Delessert. 

Si l’élan spontané d’une àme héroïque élève quel¬ 
quefois, d’un seul bond, de l’obscurité à la gloire, on 
prélude de plus loin aux vertus sociales ; parce que 
la pensée qui y présidé germe j se développe en se¬ 
cret , et que ses fruits mûrissent avec lenteur. G’est 
surtout dans les enseignements j dans les exemples 
de la famille que les vertus de cet ordre puisent leur 
noble origine : heureux le fils qui ^ dans le souvenir 
de ses parents ^ trouve le modèle et l’inspiration de 
ses actes généreux! 

Etienne Delessert^ père de Benjaminj était le reje¬ 
ton d’une famille jadis frappée par la révocation de 
l’édit de Nantes. Négociant habile, esprit entrepre¬ 
nant et hardi, il avait élevé à.Lyon, sa ville natale^ 
une maison de commerce qui y tenait l’un des pre» 



— 3 — 


miers rangs. En 1774, il vint s’établir à Paris, ôb il 
se fit bientôt distinguer par des vues nouvelles sür lës 
questions commerciales, èt où il ne tarda pas à jouir 
d’une considération fondée sur une loyauté parfaite, 
comme sur une supériorité incontestable de lumières 
et de talents. En 1782, pendant la guerre d’Amérique, 
une crise funeste ayant atteint l’industrie parisienne, 
le ministère s’adrèssa à Etienne Delessert^ et Uiit â, sa 
disposition des fonds considérables pour la soulager. 
L’habile négociant, au lieu de les employer en se¬ 
cours , distribua des capitaux aux fabricants et leur fit 
de nombreuses commandes. Les ateliers se rouvri¬ 
rent , le travail reparut, et la prospérité qui en fut la 
conséquence permit bientôt de restituer au trésor les 
avances qui en étaient la source. 

Plus tard ^ et à travers les phases d’üne période 
orageuse, Etienne Delessert rendit à l’industrie et au 
crédit public des services signalés. Ce fut lui qui pro¬ 
voqua la Création de la caisse d’eseOmpte, dont il fut 
aussitôt nommé l’un des administrateurs. Il organisa 
en France la première compagnie d’assurance contre 
l’incendie. A peine échappé aux proscriptions de 1793, 
il voua de nouveau à la patrie son zèle et sa haute 
intelligence. Après le 18 brumaire j il fut l’un des 
premiers à offrir ses services àu Premier Consul et 
à ranimer par son exemple le crédit public; PluS 
tard, il contribua, par l’importation des mérinos 
d’Espagne, à l’arnélioration de l’industrie des laines. 
Enfin, retiré des affaires, il inventa plusieurs machi¬ 
nes, perfectionna les méthodes pratiques d’agricul- 

1 . 



ture et fonda à ses frais deux écoles publiques pour les 
classes pauvres, institutions qui, pieusement conser¬ 
vées par sa famille, subsistent et prospèrent encore 
aujourd’hui. 

Mais, s’il est vrai qu’au sang paternel on puise ordi¬ 
nairement l’énergie, la vigueur de l’esprit et les vertus 
viriles, c’est aussi le plus souvent à sa mère que le 
philanthrope, le poëte, l’artiste, l’homme religieux 
doit le germe des vertus sociales, comme de ces 
belles facultés qui procèdent d’une âme tendre, ex¬ 
pansive et sympathique. La mère de M. Delessert, 
pour qui Jean-Jacques Rousseau écrivit plus tard ses 
Lettres sur la botanique^ était aussi distinguée par son 
esprit que par l’élévation de ses sentiments, et s’ap¬ 
pliqua à développer chez ses nombreux enfants les 
qualités et les vertus qui la distinguaient elle-même. 
Madame Delessert avait un goût prononcé pour l’é¬ 
tude , pour les arts, pour la poésie. Son salon était 
le rendez-vous de tous les étrangers de distinction. 
Benjamin, encore enfant, s’y faisait remarquer par 
la vivacité de son intelligence et par une mémoire 
prodigieuse. Il eut occasion d’y voir Benjamin Fran¬ 
klin, avec qui, par le caractère, l’activité et le 
tour ingénieux de l’esprit, il eut par la suite tant 
de points de ressemblance. Mais, dans ce salon dis¬ 
tingué, il était aussi fort souvent question de bonnes 
œuvres, et les actions qui partent du cœur n’y étaient 
pas moins appréciées que les productions de l’es¬ 
prit. — Tels furent les parents de M. Delessert : est- 
il besoin de chercher ailleurs que dans une telle ori- 



— 5 — 


gine la source de son caractère, de ses goûts et de 
ses nobles instincts ? 

Sa naissance avait précédé la translation de sa fa¬ 
mille à Paris. Il était né à Lyon, le 14 février 1773, 
Encore adolescent, son esprit se tourna vers l’étude 
des sciences. Il y fut entraîné par une aptitude naturelle 
et par l’exemple d’un frère aîné qui promettait de de¬ 
venir un naturaliste de premier ordre. Les deux frères 
parcoururent d’abord les environs de Paris, recueil¬ 
lant tout ce qui avait rapport à la botanique, à la mi¬ 
néralogie, aux fossiles, et réunissant ainsi les premiers 
matériaux de ces collections devenues si vastes et si 
célèbres. Quelques années après, des intérêts d’une 
autre nature les conduisirent en Angleterre, où ils 
s’arrêtèrent quelque temps, aidant d’aller faire en 
Ecosse un plus long séjour. 

Edimbourg, l’Athènes du Nord, attirait à cette épo¬ 
que les regards de toute l’Europe par l’éclat de son 
enseignement scientifique et littéraire. Dugald Ste¬ 
wart y faisait fleurir l’étude de la philosophie, Hume 
et Robertson y écrivaient l’histoire, Playfair y profes¬ 
sait la mécanique, la géologie, et Adam Smith y po¬ 
sait les premières bases d’une science encore toute 
nouvelle : l’économie politique. C’est auprès de ces 
maîtres habiles, qui devinrent plus tard leurs amis, 
que les deux frères venaient puiser les éléments des 
sciences physiques morales, et de ces hautes con¬ 
naissances qui ont pour objet les sources de la force 
et de la richesse des nations. Deux ans après, d’au¬ 
tres études les appelaient dans le comté de Lancastre, 



^ 6 — 


OÙ l’indiisfrio bdlaonique inaugurait ses brillante^ 
destinées, et où venait de se révéler au inonde l’un 
des pins admirables instruments de la puissance de 
l’homme. 

C’était l’époque où une fièvre d’innovation, un 
mouvement universel de régénération sociale agitait 
tous les esprits. Tandis que l’Amériqpe songeait à 
conquérir son indépendance et que la France préludait 
a une révolution politique, une autre révolution, celle 
de l’industrie, commençait à s’opérer ep Angleterre. 
Trois oqvriers, hommes de génie, imprimaient une 
étonnante impulsion à la filature et à la fabrication 
des tissus, taudis que James Watt appliquait à leurs 
appareils la machine à vapeur qu’il venait de perfec¬ 
tionner. Le spectacle de cette activité intelligente, 
d’une liberté amie de l’ordre, et surtout de l’esprit 
d’association, se mêlant à tout ce mouvement indus¬ 
triel, frappa d’admiration les deux jeunes savants, qqi 
déjà songeaient à rapporter dans leur patrie ces tmr 
sors de connaissances et d’observations, lorsque les 
événementi qui se pressaient en Franpe les arracbè- 
rent à ces curieuses recherches. Force allait être à 
tout homme d’énergie de renoncer aux études pacifi¬ 
ques pour prendre part à ces événements, qui, en 
ébranlant tontes les bases de l’édifice social, devaient 
changer à la fois les institutions, les Ipis, les idées et 
les meeurs- Les deux frères revinrent à faris, em¬ 
pressés d’offrir à la patrie le concours de leurs lu¬ 
mières et de leur dévouement. 

Étienne Delessert avait embrassé avec franchise las 



principes de la révolution de 89. Ses fils riraitèrent 
avec l’ardeur naturelle à leur âge. L’aîné, proscrit 
pour avoir héroïquement combattu en faveur de l’or¬ 
dre et des lois dans les rangs de la garde nationale, 
passa en Danemark et de là en Amérique, pour y 
fonder une maison de commerce, et y succomba pré¬ 
maturément aux atteintes de la-fièvre jaune. Benjamin 
s’enrôla dans l’armée aptive et fut dirigé sur Meulan, 
où deux compagnies d’artillerie étaient chargées, sous 
la direction du eplonel Grobert, d’essayer un nouveau 
système d’alFûts. Un incident, qui trouvp ici sa place 
naturelle^ caractérise d’un trait la nature généreuse 
du Jeune soldat. Une pauvre femme, âgée, infirme , 
est renversée par un gendarme qui traversait la place 
au galop, foulée aux pieds de son cheval et blessée 
grièvement. Instruit de l’accident, M. Delessert arrive 
chez la malade : après quelques paroles d’intérêt et 
d’encpuragement, il lui fait envisager, la position du 
gendarme, pauvre cpmme elle, désolé du malheur 
dont il est cause et que des poursuites achèveraient 
de perdre. Il la presse, la console, et finit par lui 
laisser sa bourse, en lui faisant promettre de renoncer 
à toute recherche contre l’auteur involontaire de ce 
triste accident. 

Pétacpé momentanément du régiment d’artillerie, 
pour devenir secrétaire du représentant Lacroix, il 
put plus d’une fois l’occasion d’arracher d’intéres¬ 
santes yictimes aux fureurs de l’esprit dé parti. Lors¬ 
qu’on admire la belle avenue qui fait face, du côté de 
Paris, au château de Versailles, on ne se doute guère 



que c’est à M. Delessert qu’on en doit la conservation. 
On allait abattre ces beaux arbres sous le plus vain 
prétexte, quand il prouva que le bois n’en valait rien 
pour faire des affûts de canon et qu’ils pouvaient au 
besoin servir à la défense de la ville. 

Au moment de quitter Meulan, la compagnie dans 
laquelle il servait comme simple artilleur, ayant à 
pourvoir à l’élection d’un capitaine, le choisit pour 
son chef à l’unanimité. Peu de temps après il mar¬ 
che à la frontière, il s’élève en grade, il devient 
aide de camp du général Kilmaine, il fait avec dis¬ 
tinction les campagnes de l’armée du Nord ; il se fait 
remarquer aux sièges d’Ypres et de Maubeuge. 11 
commandait par intérim la citadelle d’Anvers, lors¬ 
qu’un incendie éclata dans un bâtiment voisin de la 
poudrière. La terreur s’empare des soldats ; M. De¬ 
lessert fait aussitôt fermer les portes de la citadelle, 
la garnison, forcée de sauver la place ou de périr, se 
rue sur l’incendie, et, animée par l’intrépidité de son 
chef, elle parvient à conjurer une immense cata¬ 
strophe. 

La guerre un moment suspendue, la piété filiale le 
ramène à Paris. Son père, longtemps détenu comme 
suspect, n’avait échappé à la mort que par une cir¬ 
constance providentielle. Il le retrouve malade, frappé 
de rhumatismes contractés dans les prisons. Le jeune 
ofi&cier abandonne la carrière militaire, où il se fût 
certainement illustré, pour entrer dans une voie plus 
modeste, mais ou l’estime et la considération générale 
ne devaient pas tarder à le suivre. IL remplace son 



père comme chef de la famille , il prend les rênes de 
ses affaires, il relève ses entreprises et ranime leur 
activité : il avait alors vingt-trois ans. 

Peu d’années lui suffirent pour se placer au pre¬ 
mier rang parmi les négociants de la capitale et de la 
France. Une précoce réputation d’habileté, de pru¬ 
dence et d’intégrité l’éleva, bien jeune encore, à 
toutes les fonctions, à toutes les dignités que peut dé¬ 
cerner le commerce. Il devint successivement juge 
consulaire, membre de la chambre et du conseil gé¬ 
néral du commerce, régent de la Banque de France : 
honneur exceptionnel qu’il obtint à l’âge de vingt- 
neuf ans. Sa connaissance profonde des affaires, une 
intelligence rapide, une équité sévère lui donnaient 
une grande prépondérance dans les conseils. Son au¬ 
torité comme son exemple contribuèrent puissamment 
à répandre ces habitudes de loyauté, de prudence et 
de sagesse qui distinguent si honorablement le com¬ 
merce français, dont il fut lui-même, pendant plus 
d’un demi-siècle, l’un des plus dignes représentants. 

Mais en même temps une pensée intime, ardente, 
préoccupait son esprit généreux. Il méditait les moyens 
de venir en aide aux classes indigentes, alors en proie 
à une cruelle disette. Rumfort venait d’imaginer ses 
soupes économiques. On s’était empressé à Genève de 
mettre en pratique le système de l’ingénieux philan¬ 
thrope. Un jeune savant que les frères de M. Delessert 
avaient connu en Suisse, et qui alors habitait Paris, 
lui parla des succès obtenus. Augustin-Pyrame Decan- 
dolle et M. Delessert, deux noms bien chers depuis à 



— 10 — 


la science, s’associent dans une même pensée de cha¬ 
rité et dé dévouement. Ils font venir les plans de l’ap¬ 
pareil de Rumfort, ils le font exécuter sous leurs yeux 
et se mettent à distribuer eux-mêmes aux indigents 
des rations alimentaires. Dans la première année, 
on distribua 20,000 soupes économiques; dans la 
seconde, 164,000; dans la troisième, plus d’un 
million et demi. Ce fut là le point de départ de cette 
longue carrière de bienfaisance qui, pour M. Deles- 
sert, s’étendit au delà du tombeau. Telle fut aussi 
l’origine de la société philanthropique, qui elle-même 
créa les dispensaires, et qui seconde encore si puis- 
saminent aujourd’hui les efforts de la charité publi¬ 
que. M. Delessert, nommé dès le principe trésorier 
de cette société, s’attacha à en régler Tadministration, 
à y établir l’prdre, l’économie, et chaque année, en 
rendant compte des résultats obtenus, il signalait les 
difficultés qui restaient à vaincre et les perfectionne¬ 
ments à pratiquer. 

Tant de zèle et d’aptitude le désignait naturelle¬ 
ment à l’administration des secours publics. Aussi 
fnt-il appelé, dès la fondation, au conseil général des 
hospices, où il siégea pendant plus de quarante ans. 
Là il rencontra pour collègues des hommes que la 
epnformité des vues et des sentiments rendit bientôt ses 
amis. Larochefoucault-Liancourt et Mathieu de Mont¬ 
morency devinrent pour lui ce qu’avaient été, à la 
société philanthropique, Chaptal, Dupont de Nemours, 
Degérandp et Pastoret; heureuse et noble association 
dont la charité était le principe et les besoins du pauvre 



l’objel commun ! C’est dans ces communications in¬ 
times que M. Pelessert émettait ses idées d’améliora¬ 
tion applicables aux masses populaires, qu’il éluci¬ 
dait les plus hautes questions de philosophie pratique, 
et développait cette suite de vqes et de mesures à la 
réalisation desquelles sa vie eut peine à suffire : les 
écoles mutuelles, le régime des prisons et des hos¬ 
pices , les salles d’asile, l’abolition de la loterie, la 
suppression de la ferme des jeux, l’administration 
des enfants trouvés, enfin, la fondation des caisses 
d’épargne, qui devait couronner ce vaste ensemble 
de travaux et de bienfaits. 

Tous pes plan^ recevaient successivement leur exér 
cution, sans nuifc aux développements de ses entre¬ 
prises personnelles. Son activité prodigieuse, son habi¬ 
tude du travail, son esprit d’ordre et de suite suffi¬ 
saient à tput ; et tandis que l’administrateur semblait 
se dévouer tout entier aux besoins d’une population 
souffrante, le négociant, le financier ne perdait pas 
de vue un moment les intérêts généraux du commerce 
et de l’industrie. On était alors dans les premières 
années du Consulat; il s^agissait de relever le crédit 
public, de soutenir le travail des manufactures , dՎ 
quilibrer la production et la consommation ; il fallait 
en même temps suppléer à des matières ou à des pro¬ 
duits quç la guerre ne permettait plus de tirer de l’é¬ 
tranger. Le comnierce fit dans ce bpt d’admirables 
efforts. Napoléon, voulant s’entourer des lumières de 
la science et de l’industrie , réunit dans ses conseils 
Mo ige, Çhaptal et Berthollet à Oberkampf, à Ternaux 


— 12 — 


et à Delessert. On proposa de soutenir la lutte avec 
le commerce britannique ; on prohiba le coton et les 
toiles tirées de l’Inde, les encouragements furent pro¬ 
digués, les armes françaises ouvrirent de nouvelles 
routes aux matières premières, et aux produits de nou¬ 
veaux débouchés; le génie industriel fit des prodiges; 
Rouen, Mulhouse, Saint-Quentin s’y distinguèrent à 
l’envi; d’immenses ressources surgirent comme par 
enchantement, et la fabrication des tissus de coton, 
qui existait à peine à la fin du dernier siècle, prit 
un essor qui depuis ne se ralentit plus. 

De cette époque datent les perfectionnements d’une 
industrie qui, aujourd’hui, suffit non-seulement aux 
besoins de la France , mais exporte une masse énorme 
de produits confectionnés, et qui, loin de redouter 
aucune rivalité étrangère, porte jusque sur les mar¬ 
chés de nos voisins des tissus d’une perfection supé¬ 
rieure et d’un prix moins élevé. 

Mais un peu plus tard une nouvelle lutte devait 
s’établir sur d’autres points : il fallait suppléer à 
la disette de tous les produits que la France tirait or¬ 
dinairement des colonies. Tandis que l’on s’efforcait 
de remplacer, par les productions indigènes, l’indigo, 
le coton, les bois de teinture, les drogues exotiques, 
on se souvenait que Margraff avait démontré la pré¬ 
sence du sucre dans la betterave, et qu’Achard avait 
indiqué les moyens de l’en extraire. Déyeux, Chaptal, 
Barruel se mettent à l’œuvre; on imagine, on per¬ 
fectionne les procédés, et, grâce aux efforts combinés 
de la science, du gouvernement et des capitalistes, 



— la¬ 


ies expériences de laboratoire ne tardent pas à pren¬ 
dre les proportions d’une vaste, nouvelle et brillante 
industrie. 

M. Delessert avait, depuis 1801, élevé àPassyune 
raffinerie dans laquelle il avait non-seulement mis à 
profit les récentes conquêtes de la science, mais où 
il avait appliqué avec bonheur ses vues sur la mora¬ 
lisation des ouvriers. U lui appartenait mieux qu’à 
tout autre de s’occuper de la fabrication du nouveau 
sucre : il entreprit de cultiver en grand la betterave ; 
il perfectionna le mode d’extraction; il établit à Passy 
une manufacture modèle , et en éleva successivement 
vingt autres dans diverses localités. 

Napoléon alla visiter ses ateliers : il fut émerveillé 
des résultats, et, de sa main , sur ce champ de ba¬ 
taille du génie manufacturier, il décora à la fois dans 
la personne de M. Delessert l’industriel et le savant. 
Il fut aisé dès lors de prévoir les destinées d’une in¬ 
dustrie qui, à l’heure qu’il est, fournit à la France 
le tiers de sa consommation, qui a modifié nos rap¬ 
ports internationaux, changé le système de culture 
des colonies, celui de notre propre sol, et qui, pro¬ 
bablement , parviendra quelque jour à résoudre sans 
effort un immense problème de politique et d’hu¬ 
manité. 

Mais ce n’est pas là que l’on devait s’arrêter. Pour 
donner plus d’élan à cette activité commerciale, il 
fallait le concours d’une association générale des sa¬ 
vants et des industriels français. Telle est la pensée 
qui donna naissance à la société d’encouragement. 


— 14 — 


dont la fondation fut discutée et arrêtée dans le salon 
de M. Delessert. Institution vraiment nationale et pa¬ 
triotique qui, depuis cinquante ans qu’elle éxisté, a 
rendu d’immenses services à l’industrie, à la sfcience, 
aux arts économiques, et dont M. Delessert ^ l’un de 
ses premiers fondateurs, fut pendant longues années 
l’un des vice-présidents. 

Ainsi, tandis que nos armées soutenaient au dehors 
l’honneur du nom français, d’autres champions com¬ 
battaient à l’intérieur pour la prospérité commune j 
pour l’avancement des sciences et le progrès des arts. 
Cependant la guerre devait avoir son terme. Après 
une lutte incessante d’un quart de siècle, l’Europe 
tout entière se souleva contre la France. Notre gloire 
militaire, si longtemps débordée sur les nations 
étrangères, reflua^ mais intacte j vers son point de dé¬ 
part. Une invasion, un changement de dynastie ^ des 
divisions intestines avaient servi de prétexté à des dés¬ 
ordres que tous les hommes de ccéur et d’énergie 
étaient appelés à contenir. En 1814, M. Delessert fut 
placé à la tête d’une légion de la garde nationale de 
Paris; il concourut avec résolution et courage à 
maintenir l’ordre et le respect des lois. C’est vèrs 
cette même époque que s’ouvrit pour lui la carrière 
politique. Aux Cent-Jours, il fut élu membre de la 
chambre des représentants. Un mois plus tard il al¬ 
lait , avec quelques autres chefs de la milice civile, 
engager Louis XVIII à conserver les couleurs natio¬ 
nales ; proposition qui lui valut une disgrâce ; mais 
dès l’année suivante la ville de Paris l’en dédomma- 


geait en le choisissant, à une majorité immense, 
pour l’un de ses députés. 

Son habileté pratique, sa rare intelligence dés 
affaires l’élevèrent bien vite à la hauteur de sës nou¬ 
velles fonctions. La situation était grave ; les finances 
étaient épuisées ; le désordre avait pénétré dans l’ad¬ 
ministration ; il fallait relever le crédit, rébrganisel' 
l’armée ^ changer le système des impôts, ranimer la 
confiance publique : M. Delessert prit la part la plus 
active à la solution de tous ces grands problèmes; il 
vota la suppression des abus de toute nature , il ré¬ 
clama la publicité des actes administratifs, l’égale 
répartition des charges, l’économie dans toüs les 
services. Loin de demander la réduction des im¬ 
pôts ; qui eût encore appauvri lé trésor, il provoqua 
l’achèvement des routes, des canaux, des monu¬ 
ments, afin de ranimer le travail j la circulation des 
capitaux, et de faciliter la rentrée des taxes publiques. 

Exempt d’ambition personnelle, indépendant par 
caractère ^ animé d’un profond sentiment de droiture 
et d’éqüité, M. Deleasert fit partie, à tontes les epo- 
qües ; de la fraction libérale et modérée de la cham¬ 
bre élective. Plein de confiance dans le triomphe dü 
bon sens et de la vérité ; il savait attendre le moment 
favorable au succès de ses espérances. En même temps 
qu’il repoussait les tentatives d’une politique rétro¬ 
grade; il résistait aux innovations imprudentes; et 
appuyait, de quelque côté qu’elles se produisissent, 
les mesures qui lui semblaient empreintes de justice 
et dé sincérité j mais surtout celles qui avaient un ca- 


— 16 — 


ractère de loyauté généreuse. Un ministre , qui pen¬ 
dant l’exil n’avait cessé de tourner ses regards vers 
sa patrie, venait de rendre au pays un éminent service, 
en usant de son influence auprès des souverains alliés 
pour faire réduire d’un milliard la rançon de la France 
et abréger de deux ans la durée de l’occupation. 
M. de Richelieu était sans fortune; M. Delessert le 
signala à la reconnaissance nationale, et fit voter en 
sa faveur 50,000 francs de rente, dont M. de Riche¬ 
lieu s’empressa aussitôt de faire donation aux hos¬ 
pices de sa ville natale. 

M. Delessert prenait rarement la parole sur les 
questions purement politiques ; mais, dans les ques¬ 
tions de finances et d’administration, son autorité était 
puissante, parce qu’il était homme de lumières et d’ex¬ 
périence. Il avait pour principes que, si, dans les cir¬ 
constances critiques, on peut se montrer généreux et 
hardi, dans la prospérité il faut être économe et pru¬ 
dent; qu’en temps de paix on doit ménager la con¬ 
tribution foncière, première source de la richesse pu¬ 
blique , et accroître le produit des contributions in¬ 
directes; enfin, que l’Etat doit toujours donner le 
haut exemple de la fidélité à ses engagements. C’est 
dans ce but qu’il pressa la liquidation et le solde de 
l’arriéré, qu’il vota le payement immédiat des four¬ 
nitures , qu’il proposa le maintien des pensions et des 
petits traitements, qu’il s’opposa à la conversion des 
rentes , et que, dans les premières années de la Res¬ 
tauration , il proposa un crédit de trois millions des¬ 
tiné à compléter la dotation des simples légionnaires. 



— 17 — 


Mais son vrai domaine était les questions de bien¬ 
faisance et de charité publique; il professait cette 
opinion que la générosité qui s’étend sur les classes 
populaires les moralise par le bienfait, et les relève 
par la reconnaissance. Tout ce qui se rattache à cet 
ordre d’idées trouvait en lui un promoteur actif et 
un ardent soutien. Nous venons de voir tout ce qu’il 
fit, tout ce qu’il obtint en faveur de la réalisation 
de ses nobles vues. Toutes ces mesures, il en avait 
reconnu l’efficacité à l’avance par l’épreuve qu’il en 
avait faite dans une sphère plus restreinte et sous 
l’inspiration de sa générosité privée. C’était comme 
les pièces diverses d’un vaste système dont il pour¬ 
suivait le développement et l’application avec la per¬ 
sévérance qui caractérise tous ses actes, et qu’il son¬ 
geait déjà à résumer dans une fondation devenue sa 
pensée dominante et par la suite son plus beau titre 
de gloire. 

M. Delessert fut appelé sept fois à la chambre élec¬ 
tive ; il en fut deux fois vice-précédent. Député de 
Paris de 1817 à 1823, et de Saumur de 1827 à 
1842 , ses travaux législatifs embrassent un espace de 
vingt-cinq années. Que de services rendus au pays dans 
une aussi longue carrière parlementaire î Lorsque la 
ville de Saumur lui retira son mandat, loin de té¬ 
moigner aucun mécontentement de cette ingratitude, 
il n’y répondit que par un bienfait. En 1844, après 
une inondation dont cette ville avait beaucoup souf¬ 
fert, il souscrivit pour une somme importante en fa¬ 
veur de ses malheureux habitants. 


2 


— 18 — 


Sa politique, toujours ferme et sincère, était celle 
des Camille Jordan, des Foy, des Casimir Perrier, 
des Royer-Collard. Econome et généreux, sévère et 
impartial, il sut toujours se maintenir dans cette ligne 
honorable tracée par la justice, le devoir et le patrio¬ 
tisme. Ce n’était pas l’oratenr véhément dont la bril¬ 
lante faconde subjugue une assemblée snrprise et 
émue ; c’était rbümme d’Etat pratique, éclairant 
toutes les questions des vives lumières de son expé¬ 
rience 5 sa parole positive et grave , son élocution sans 
recherche, mais lucide et incisive, s’emparait des 
esprits par le seul ascendant de la raison et de la vé¬ 
rité ; ses opinions, toujours remarquables par la lo¬ 
gique et la franchise, quelquefois par la verve et lՎ 
loquence , l’étaient surtout par la dignité et par l’ac¬ 
cent d’une sincère conviction. 

Ce n’était point assez pour une âme ardente et ac¬ 
cessible à toutes les idées élevées que les soins d’un 
commerce immense, les services de toute nature 
rendus à l’administration et les graves travaux de la 
politique ; M. Delessert trouvait encore dti temps à 
consacrer à des occupations plus intimes, à l’étude 
des sciences, qui marquent chacun des pas de la per¬ 
fectibilité humaine, et au culte des arts, dont le charme 
poétique compense Ce que la vie a trop souvent d’aride 
et de positif. Déjà possesseur de richesses précieuses 
en histoire naturelle, il résolut d’étendre ses collec¬ 
tions afin de rendre plus large et plus facile l’étude 
de cette belle science. Son activité, sa mémoire et 
l’esprit d’ordre qu’il appliquait aux petites comme 



aux grandes choses le rendaient éminemment propre 
à réaliser cette pensée. On sait qu’il avait puisé le 
goût de la botanique dans l’exemple de sâ mère. Le 
premier noyau de ces collections, aujourd’hui si cé¬ 
lèbres, était un petit herbier prépaté pour sa sœur par 
lès mains même de J.-J. Rousseau, ët que sa famille 
conserve encore avec uû soin religieux : il y réunit 
d’abord les plantes qu’il avait recueillies avec son 
frère Etienne dans leurs herborisations et leurs Vbya- 
ges. Cet herbier modeste s’enrichit plus tard de quel¬ 
ques acquisitions, d’un assèz grand nombre de plantes 
qu’il reçût du Japon ^ de l’Inde , du Gap, de Ceÿlan, 
et prit peu à peu les proportions d’une sorte de musée 
botanique, déjà remarquable par le nombre et le 
choix des objets qu’il réunissait. 

Une autre circonstance avait donné Un nouvel élan 
au gdût deM; Dèlessertpour l’histoire naturelle : c’était 
sa liaison avec M. Decandoile, devenu depuis l’un des 
premiers botanistes de l’Europe ; une pareille intimité 
lie pouvait manquer de développer en lui l’amour de 
céite science, sa position particulière favorisait d’àil- 
leurs l’accomplissement de son projet de musée scien¬ 
tifique; Les gouvernements ne songeaient point alors à 
faire servir à l’avancement des sciences les voyages de 
long cours. Mieux éclairé aujourd’hui, 00 attache des 
savants à toutes les expéditions lointaines; et même 
des expéditions purement scientifiques ont pour mis¬ 
sion d’aller explorer les contrées les moins connues 
pour en rapporter les productions. On conçoit com¬ 
bien ces rapprochements entre les produits des cli- 



— 20 — 


mats les plus divers doivent profiter à Fhistoire na¬ 
turelle. C’est ainsi que s’est récemment développée 
une branche importante de l’histoire du règne végétal : 
la géographie botanique, qui, en étudiant l’influence 
du sol et des agents extérieurs sur les plantes, leurs 
instincts, leur mode de dissémination, leur répar¬ 
tition sur la surface du globe, a éclairé en même 
temps plusieurs points de physique générale , de mé¬ 
téorologie, et jeté de vives lumières sur la physio¬ 
logie des végétaux. 

Les immenses relations de M. Delessert lui fournis¬ 
saient mille occasions de recueillir de nombreux ma¬ 
tériaux de cette nature. Il en profita et n’hésita point 
à augmenter sa collection par l’acquisition de plu¬ 
sieurs herbiers célèbres, tels que ceux de Lemonnier, 
Commerson, Labillardière , Desfontaines, Michaux, 
Burmann, Thunberg, Ventenat, Palisot de Beauvois, 
Thuillier, Lambert et une foule d’autres. Il alla plus 
loin, et voulut y réunir une bibliothèque spéciale de 
botanique. Il rassembla tous les ouvrages connus sur 
cette science, et ce vaste dépôt, il l’ouvrit aux hom¬ 
mes studieux avec une libéralité dont notre pays et 
peut-être notre âge n’offrent aucun autre exemple. Ce 
musée privé, supérieur par sa richesse à la plupart 
des collections nationales, devint comme un centre 
de communications scientifiques et le rendez-vous des 
botanistes du monde entier. Pendant un demi-siècle, 
à travers les vicissitudes des gouvernements, la préoc¬ 
cupation des affaires, les fonctions publiques aux¬ 
quelles il se livrait avec tant de zèle et d’assiduité, 



M. Delessert ne cessa jamais de travailler à l’extension 
de ses galeries scientifiques. Que d’efforts et de sacri¬ 
fices a dû coûter la réalisation de cette noble pensée ! 
Quels secours une fondation accomplie avec tant de 
constance et de désintéressement a fournis à l’avance¬ 
ment de la science, et quelle reconnaissance elle ap¬ 
pelle de la part de tous les naturalistes sur la mémoire 
vénérée de son auteur ! 

La conchyliologie partageait avec la botanique les 
prédilections de M. Delessert. Ces deux sciences 
furent bientôt représentées dans ses collections de la 
manière la plus étendue et la plus complète possible. 
L’herbier contient aujourd’hui 86,000 espèces et plus 
de 250,000 échantillons, classés avec un soin et dans 
un ordre parfaits. Il réunit plus de deux cents her¬ 
biers spéciaux : en sorte que la plupart des plantes 
proviennent directement des auteurs mêmes qui les 
ont décrites ou nommées pour la première fois. Dans 
une salle séparée se trouve une collection de fruits, 
de graines, de bois et d’objets de curiosité rapportés 
par une multitude de naturalistes voyageurs. La bi¬ 
bliothèque botanique, bien supérieure, dans sa spé¬ 
cialité, à celles de la Bibliothèque nationale et du 
Muséum, renferme plus de 6,000 volumes, écrits 
dans toiiic? les langues, et la plupart enrichis de pré¬ 
cieuses figures. Elle est la plus nombreuse qui soit au 
monde, la plus remarquable par le choix et la magni¬ 
ficence des ouvrages qu’elle contient. Parmi ces der¬ 
niers , on remarque les belles publications auxquelles 
M. Delessert a concouru lui-même et dont sa pré- 


— 22 ^ 


voyance générense a pris soin d’assurer la eontinua- 
tion et rachèvement (A), 

La galerie conchyliologiqwe est la plus riche qui 
existe. Elle réunit la collection de Dufresne, celle de 
Lamarck, qui a appartenu au prince Massena, et qui 
contenait elie-rnéwe celles de madaine Dandeville, de 
Sollier de La Touche et de ÇastelHn, fr collection du 
colonel Teissier et une multitude d’autres pièces re^- 
çueillies à farce de soins ou acquises à grands frais. 
Elle renferme plus de 6CI,()ÛÛ coquilles appartenaut à 
25,000 espèces, dont plus de l ,200n’avaient jaroais été 
décrites ou figurées. Les échantillons les plus remar¬ 
quables ont été reproduits dans un grand ouvrage 
pufilié par les soins et aux frais de M- Delessert. Cette 
collection splendide est accompagnée également d’une 
bibliothèque spéciale de eoncbyliologie, moins éten¬ 
due , mais presque aussi complète que celle de bota? 
nique. 

Et que l’on ne pense pas que M. Delessert se bor¬ 
nât à servir les sciences par de vastes largesses, sans 
les cultiver lui-même et les avancer par ses propres 
travaux. L’histoire naturelle ne fut d’abord pour lui 
qu’un délassement, qu’une occasion de se rapprocher 
des savants et de poursuivre des études, des goûts de 
famille auxquels se rattachaient les plus vifs souve¬ 
nirs; mais il prit bientôt pour la science une véritable 
passion, et il s’y livra avec ardeur- 11 ne cherchait pas 
à en perfectionner les théories, il n’en poursuivait pas 
les détails les plus difficiles, du moins ceux qui exi¬ 
gent du temps et de l’assiduité, mais il aimait à en 



— 23 — 


suivre les progrès généraux, à lire les récits des voya¬ 
geurs, à prévoir et à mettre à profit les applications 
qui pouvaient s’y rattacher. Sa mémoire, qui classait 
avec la même méthode les idées et les choses, ne lui 
laissait rien ignorer de ce qui surgissait de nouveau 
dans la science. Une correspondance très-étendue le 
mettait en rapport avec les savants de tous les pays, 
son musée était devenu comme le répertoire universel 
des archives scientifiques; et l’Académie des sciences, 
à laquelle M. Delessert appartenait depuis plus de 
vingt ans comme associé libre, n’était bien souvent 
au courant des voyages de découvertes que par les 
fréquentes communications qu’elle recevait de lui (P). 

Des sciences aux arts la liaison parait naturelle, et 
pourtant rien n’est plus rare que de trouver réuni dans 
la même personne le goût prononcé des unes et des 
autres. Quel heureux délassement toutefois des études 
scientifiques que le culte des arts, et quel appui, 
quelles ressources fournit à ceux-ci la marche pro¬ 
gressive des sciences, surtout des sciences naturelles! 
N’y a-t-il pas, en effet, mille points de contact entre 
cette belle étude et les arts du dessin? Ces plantes où 
l’élégance des formes le dispute à l’éclat des copieurs, 
ces coquillages splendides arrachés aux profondeurs 
des mers, ces brillants insectes, fleurs volantes qui 
peuplent et animent nos jardins, n’offrent-ils pas a la 
peinture de délicieux, d’innombrables modèles; et, 
lorsque la rigueur des saisons nous prive au dehors 
de cette joie de nos regards ^ ne sommes-nous pas heu¬ 
reux d’en retrouver la riante image dans la décoration 


24 — 


de nos demeures et dans tout ce qui nous environne ? 
Que serait la poésie des arts si, outre les sujets qu’elle 
demande à l’histoire, aux sentiments ou aux passions 
humaines, elle ne puisait pas de nouvelles inspira¬ 
tions dans les scènes si variées de la nature, et des 
ressources inépuisables dans la reproduction des mer¬ 
veilles que de toutes parts elle offre à notre admiration? 

La galerie de tableaux de M. Delessert était l’une des 
collections privées les plus riches et les mieux enten¬ 
dues. Là encore, dans le choix des sujets, se révé¬ 
laient le goût éclairé de l’amateur, la pensée du phi¬ 
losophe et les secrets penchants de l’homme de bien. 
Après s’être élevé par la contemplation des chefs- 
d’œuvre des grandes écoles, après avoir admiré les 
toiles de Raphaël, de Murillo, de Mignard, de Ru¬ 
bens, de Van Dyck, de Rembrandt, de Girodet, l’es¬ 
prit passait avec charme à ces scènes intimes dues au 
pinceau de Gérard Dow, de Greuze, de Metzu, de Van 
der Heyden, de Miéris, de Meissonier, de Boissieux, 
de Bonnefons, l’œil se reposait sur les paysages de 
Claude Lorrain, de Ruisdaël, de Demarne, s’arrêtait 
avec bonheur sur les scènes champêtres de Paul Potter 
et de Berghem, ou sur les guirlandes fleuries de Van 
Huysum et de Saint-Jean. Plus loin, des aquarelles 
rappelaient les sites pittoresques de la Suisse et des 
Alpes, patrie de sa mère, et une suite de dessins li¬ 
thographiques, que M. Delessert avait provoqués par 
un concours, représentait les diverses phases d’une 
vie livrée soit au travail, soit au désordre. Près de là 
enfin le Panharmonieon, orchestre automate, dernier 



— 25 — 


chef-d’œuvre de Maë'lzel, charmait l’oreille par l’exé¬ 
cution de quelques chefs-d’œuvre de l’art musical, et 
complétait solennellement la série des merveilles réu¬ 
nies dans ce musée artistique. 

Voilà comment M. Delessert usait d’une fortune si 
dignement acquise. « Un riche sans libéralité, disait- 
il souvent, est un arbre sans fruit. » Richesse oblige ; 
car les capitaux stériles paralysent l’industrie, taris¬ 
sent l’une des sources de la fortune publique, et l’é¬ 
pargne, qui partout ailleurs est une vertu, devient 
chez le riche une sorte d’atteinte à la richesse com¬ 
mune. Mais qu’il faut de tact et de sagesse pour con¬ 
server des goûts simples au milieu de tous ces trésors, 
pour se livrer à la passion élevée des arts sans rien 
retrancher aux secours réservés à l’indigence, pour 
discerner le point qui sépare la parcimonie de la pro¬ 
digalité, et un goût réel, sérieux, éclairé, de ce dilet¬ 
tantisme fastueux uniquement fondé sur la fantaisie 
ou la vanité ! Une grande fortune devient presque une 
gloire quand elle est ainsi le fruit de l’intelligence, 
de la probité, du travail, et qu’on en sait faire un si 
noble emploi. 

Oserons-nous parler d’un patronage plus direct et 
plus intime, de ces secours destinés à consoler d’un 
insuccès l’estimable auteur de quelque bon livre; de 
cette main libérale tendue parfois, de si loin, à d’intré¬ 
pides missionnaires de la science, ou de si près, à des 
hommes d’intelligence auxquels manquaient seuls les 
éléments matériels de leur gloire ? La bienfaisance a 
sa pudeur, surtout quand elle risque d’atteindre des 


— 26 — 


susceptibilités respectables : celles du savoir et du gé¬ 
nie. ü Dieu ne plaise que nous cherchions à soulever 
le voile qui enveloppa tant de belles et louchantes 
actions, que la modestie de leur auteur a mis tant de 
soin et de délicatesse à dérober à tous les regards 1 
Mais sa sollicitude généreuse ne s’arrêtait pas à ces 
nobles infortunes. Sa préoccupation constante, les ef¬ 
forts les plus soutenus de sa commisération avaient 
surtout pour objet le sort des classes populaires. 
M. Delessert aimait sincèrement les hommes. Loiu 
d’admettre, avec quelques dangereux sophistes, un 
antagonisme inévitable entre les rangs extrêmes de la 
société, il les regardait au contraire comme naturel¬ 
lement appelés l’un vers l’autre dans les vues su¬ 
blimes de la Providence. Comment croire, en effet, 
que l’inégalité des conditions soit un caprice du sort, 
un simple jeu de la fortune, quand on la voit exister 
dans tous les siècles, chez tous les peuples, à toutes 
les périodes de l’histoire de l’humanité, et coniment 
n’y pas reconnaître plutôt un dessein arrêté dans la 
pensée de Dieu, un moyen d’éprouver les uns par 
leur courage à supporter les souffrances, les autres 
par la spontanéité de leurs mouvements de compas¬ 
sion? Dans cette vue toute providentielle, la classe 
qui manque du nécessaire est attirée vers celle qui 
possède du superflu, comme l’enfance réclame la pro¬ 
tection de l’âge mûr, comme le sexe le plus faible de¬ 
mande un appui au sexe le plus fort, tandis que le 
riche est appelé vers l’indigent par le sentiment de la 
commisération ; double instinct de sympathie qni 



— 27 — 


rapproche celui qui donne, par le plaisir de faire le 
bien, et celui qui reçoit, par l’effusion de la recon¬ 
naissance. 

Dans notre ordre social, l’équilibre des intérêts ne 
saurait reposer uniquement sur la garantie des droits. 
L’alliance entre le fort et le faible est un principe bien 
autrement élevé et fécond. Dans la société comme 
dans la famille, le plus fort doit au plus faible secours 
et protection j mais il lui doit aussi les conseils et le 
bon exemple. L’indigence de l’ârae est-elle donc 
moins funeste que celle du corps, et l’aveuglement 
de l’esprit moins fatal que la faim? La bienfaisance 
se borne trop souvent à donner, sans relever le mal¬ 
heureux dans sa propre estime. Si l’indigent ne con¬ 
naît pas la main qui lui donne, il est porté à regarder 
le secours comme une chose due ; or, quand le se¬ 
cours est réclamé comme un droit, tout lien moral se 
trouve rompu entre le bienfaiteur et l’obligé : tandis 
que la charité, cette fille divine du christianisme, qui 
apporte plus qu’un don, mais qui prodigue en même 
temps les consolations et les conseils, resserre au con¬ 
traire ce lien de sympathie ; l’aumône qu’elle répand 
n’humiUe plus celui qui la reçoit, car en lui donnant 
d’une main, de l’autre elle lui indique la bonne route 
et les moyens assurés de se passer de secours. 

Après avoir mûrement réfléchi sur la condition hu¬ 
maine, M. Delessert avait reconnu que toute amélio¬ 
ration sociale, tout progrès de la civilisation repose, 
après le sentiment religieux, sur la triple base du tra¬ 
vail, de la prévoyance et de la moralité ; que le bien- 


— 28 — 


être doit toujours se développer parallèlement avec 
l’instruction, et que la misère, pour fuir à jamais le 
toit du pauvre, doit en être éconduite par l’activité, 
|es bonnes mœurs et l’économie. L’aisance une fois 
répandue dans la famille à l’aide du travail, il reste 
deux objets à poursuivre : élever l’âme du travailleur 
en le moralisant, et lui inspirer la prévoyance ; c’est- 
à-dire l’économie en vue de l’avenir. 

Telles étaient les vues qu’il développait d’une ma¬ 
nière si lucide dans la conversation, dans les conseils, 
et que, dans les dernières années de sa vie, il ré¬ 
suma dans un écrit modeste, destiné à diriger les 
hommes généreux dans le meilleur emploi de leur 
fortune L II y passe en revue toutes les institutions 
qu’il serait utile de fonder dans ce but. Il les divise 
en trois catégories : les établissements consacrés à 
l’instruction élémentaire ; ceux qui développent le 
goût de la tempérance, de l’épargne et de la bonne 
conduite ; enfin ceux qui sont destinés à soulager les 
maladies, les infirmités et la misère. S’emparant de 
l’ouvrier à son entrée dans la vie, il étudie successi¬ 
vement les secours et les bienfaits que peut mettre à 
sa disposition la charité publique ou privée : pour 
l’enfance, les crèches, les salles d’asile, les écoles 
primaires, où s’acquiert une éducation pratique, sage 
et modeste, « où l’on enseigne à honorer Dieu, à res¬ 
pecter ses parents, ses magistrats, à obéir aux lois, à 
aimer l’ordre, à être utile aux autres et à son pays ; « 

1 Cet écrit est intitulé Fondations qu’il serait utile de faire. Bro¬ 
chure in-8o, de 16 pages. 



plus tard, l’apprentissage d’un métier, les encourage¬ 
ments et les récompenses propres à soutenir les pro¬ 
grès dans la voie du bien. Arrivé à l’âge adulte, il 
faut l’exciter à devenir laborieux et prévoyant. Voici 
l’âge de l’activité et de la force, l’époque des devoirs 
graves et impérieux. C’est alors que l’ouvrier probe 
et intelligent peut, à l’aide d’une légère épargne, se 
ménager, à lui et à sa famille, des ressources pour un 
âge plus avancé. L’ordre et l’économie répandront au¬ 
tour de lui l’aisance pour le présent, la sécurité pour 
l’avenir. Il peut s’élever de la condition de simple ou¬ 
vrier à celle de chef d’atelier ou de manufacture. 
Enfin, si la maladie ou des revers imprévus viennent 
à paralyser ses efforts, si l’arrière-saison de la vie se 
présente chargée d’infirmités ou de besoins, les mai¬ 
sons de retraite, les dispensaires et les hospices ou¬ 
vrent un asile à sa vieillesse et s’efforcent d’adoucir 
l’amertume de ses derniers jours. 

La sympathie de M. Delessert pour les hommes de 
labeur s’explique non-seulement par ses instincts bien¬ 
veillants , mais encore par ses propres goûts, ses apti¬ 
tudes, son amour pour le travail (C). Ce qui l’intéres¬ 
sait surtout en leur faveur, c’est la part immense qu’ils 
prennent à ces progrès de l’industrie qui répandent 
incessamment le bien-être dans les classes les plus 
élevées comme dans les plus humbles, et dont ils sont 
parfois les derniers à jouir ; c’est aussi qu’il trouvait 
en eux ce ressort d’énergie qui triomphe tôt ou tard 
de la mauvaise fortune, cet élan de générosité qui les 
rend l’appui naturel de l’infirmité et de la vieillesse : 



— 30 — 


tandis que dans le mendiant, il ne voyait que la misère 
égoïste d’utt lâche; et dans l’aumône qu’un bienfait 
trop souvent stérile et mal appliqué. 

Il ne suffisait pas de faire prévaloir dans l’opinion 
ces vues providentielles, il fallait les mettre en prati¬ 
que et prouver leur efficacité à l’aide de l’expérience. 
Voilà l’œuvre à laquelle M. Delessert se dévoua, et 
qu’il poursuivit durant toute sa vie, sans négliger un 
seul des moyens qu’il crut propres à l’accomplir. Son 
premier acte fut cette énorme distribution de secours 
alimentaires, à laquelle il présida pendant une longue 
crise de misère publique. Il vit bientôt qu’il fallait al¬ 
ler plus loin : il songea au travail, le premier de tous 
les auxiliaires, et il en donna l’exemple. Il se fit ma¬ 
nufacturier, industriel; il Ouvrit des ateliers, il éleva 
des fabriques. En même temps, il assujettit ses ou¬ 
vriers à une sage discipline, il les éclaira en tournant 
leurs idées vers l’ordre, la tempérance et l’épargne. 
Les succès ainsi obtenus sur une échelle restreinte, il 
voulut les étendre, et c’est dans ce but qu’il concou¬ 
rut à la fondation de la société d’encouragement. Gon- 
vaincü d’ailleurs que les progrès de l’industrie sont 
liés à ceux dès arts et des sciences, il créa des col¬ 
lections, des galeries, un musée; il encouragea les 
savants et les artistes. Membre, à vingt-trois ans, des 
bureaux de bienfaisance, à vingt-sept administrateur 
des hospices , puis successivement régent de la Ban¬ 
que , magistrat consulaire, colonel de la garde natio¬ 
nale, député, membre de l’Institut, il usa de Ses re¬ 
lations et de sa haute influence pour réaliser toutes les 


— 31 — 


mesures qui se rattachaient à ses nobles desseins. Son 
nom se trouve mêlé à toutes les oeuvres de bienfai¬ 
sance, à toutes les institutions d’assistance publique ; 
on eût dit que, chargé d’un ministère de prévoyance 
et de charité, tout changement favorable dans la con¬ 
dition du pauvre devait être provoqué ou obtenu par 
ses soins, et que l’unique préoccupation de sa vie 
était la persévérante protèction du travail et de l’in¬ 
fortune 

Un dernier, un immense bienfait devait couronner 
cette longue suite d’actes généreux, c’est l’importa¬ 
tion en France et la fondation des caisses d’épargne^ 
la plus belle, à coup sûr, des institutions populaires 
des temps modernes : pensée large et féconde, qui 
semble émanée d’une source toute providentielle, tant 
elle est propre à ranimer dans l’âme du travailleur 
l’espoir et le courage, en même temps que le senti¬ 
ment de sa force et de sa dignité. 

La première fondation d’une caisse d’épargne re¬ 
monte à l’année 1770, et eut lieu à Hambourg. Neuf 
ans plus tard, il s’en établissait une seconde à Berne, 
et une troisième à Bâle en 1792. Dès l’année 1817, il 
en existait déjà sei^e en Suisse et huit en Angleterre. 
L’année suivante, en 1818, M. Delessert et M. de 
Liancourt, après avoir étudié les statuts des caisses 
d’épargne de Londres et d’Edimbourg, présentaient 
aux administrateurs de la compagnie royale d’assu¬ 
rances le plan d’une fondation semblable, projet qui 
fut adopté sur-le-champ à l’unanimité. Deux mois 
après une ordonnance royale constituait la caisse 



— 32 — 


d’épargne de Paris en société anonyme, et, dès le 
mois de novembre de la même année, elle était en 
mesure de fonctionner. 

M. de Larochefoucault-Liancourt avait été appelé 
à la présidence. Après la mort de cet homme de bien, 
M. Delessert, jusque-là vice-président, fut placé à 
la tête de l’institution. Sous ses auspices, avec l’habile 
coopération de ses collègues et surtout d’un agent gé¬ 
néral d’un rare mérite, la caisse de Paris devint un 
modèle d’administration et de comptabilité. Cepen¬ 
dant , à mesure que ses progrès se développaient, il 
fallut prendre quelques dispositions nouvelles, dont 
M. Delessert eut le plus souvent l’initiative. Afin d’ob¬ 
tenir un intérêt des sommes déposées, on avait songé 
d’abord à les placer dans les fonds publics et à re¬ 
mettre aux déposants les rentes achetées : mais le mi¬ 
nimum des inscriptions étant alors de 50 fr. de rente 
et les dépôts étant somment inférieurs au capital de 
cette somme, M. Delessert obtint du trésor la création 
de petites coupures qui rendirent les achats plus fa¬ 
ciles. Plus tard, il obtint que les livrets et les regis¬ 
tres fussent exemptés du timbrej enfin, en 1837, il 
fut rapporteur de la loi qui autorisait la caisse des 
consignations à recevoir les fonds déposés et à en opé¬ 
rer le placement. 

Le succès des caisses d’épargne commençait à dé¬ 
passer même les espérances des fondateurs. Plusieurs 
départements s’étaient empressés d’en établir de sem¬ 
blables. Bien que la caisse de Paris servît de type à 
toutes les autres, elle était imitée ailleurs avec plus 



ou moins d’exactitude. C’est pour donner à l’institu- 
tion un appui légal, pour en étendre les bienfaits, et 
afin qu’elle reposât partout sur des bases uniformes, 
que M. Delessert rédigea le projet de loi qu’il présenta 
aux chambres en 1834. M. Charles Dupin fut chargé 
d’en préparer le rapport. M. Delessert, faisant céder 
toute considération d’amour-propre devant l’intérêt 
public, se prêta aux diverses modifications que le sa¬ 
vant rapporteur fit subir à ses idées. Le projet, d’a¬ 
bord accueilli par la chambre avec quelque froideur, 
fut sur le point d’être rejeté. M. Delessert le défendit 
avec talent, avec dignité, et repoussa certaines atta¬ 
ques avec une sorte d’indignation qui fit rougir les 
opposants. Un sentiment de pudeur ramena aussitôt la 
question à ce qu’elle avait de sérieux et d’utile; mais 
la délibération fut ajournée à 1835. 

A cette session, le projet, représenté au nom de 
MM. Delessert et Charles Dupin, fut adopté. La caisse 
de Paris n’avait encore recueilli que 24 millions : dix 
ans après, elle en possédait 112. 11 n’y avait alors que 
cinquante caisses en activité ; en 1847, on en comptait 
trois cent cinquante, et le chiffre des dépôts s’élevait à 
près de 400 millions. 

Tout semble avoir été dit sur l’utilité des caisses 
d’épargne, et pourtant que de résultats imprévus amè¬ 
nent chaque jour leur développement et leur propa¬ 
gation ! Simplement destinées d’abord à recueillir les 
économies du travailleur pour les mettre à l’abri des 
chances, des pièges de la spéculation, et même des 
tentatives imprudentes du possesseur lui-même, elles 


montrèrent bientôt qu’elles avaient une plus haute 
portée, et que, si leur institution devenait générale, 
leur influence pourrait s’étendre non-seulement sur le 
bien-être, sur la moralisation des classes populaires, 
mais encore sur le crédit public, sur la sécurité com¬ 
mune et sur la stabilité de l’État. 

Supérieures à tous les établissements charitables, 
les caisses d’épargne, à côté de leurs nombreux avan¬ 
tages , ne présentent aucun inconvénient. Si les hos¬ 
pices portent secours à la maladie et à la misère, elles 
dispensent d’avoir recours aux hospices ; si les monts- 
de-piété prêtent de l’argent qu’il faut rendre avec une 
perte d’intérêt, elles restituent le dépôt qu’on leur a 
confié avec les intérêts dont il s’est accru ; si les bu¬ 
reaux de bienfaisance distribuent des secours tempo¬ 
raires , les caisses d’épargne font plus, elles prévien¬ 
nent la détresse, préparent des ressources pour des 
cas imprévus et soulagent le présent avec la réserve 
du passé. 

De tous les placements à la portée des petites for¬ 
tunes, le dépôt aux caisses d’épargne est le seul qui 
ne soulève aucune objection. Les faibles économies 
sont stériles et exposées à mille accidents ; les place¬ 
ments individuels ont leurs dangers ; les tontines dé¬ 
pouillent les héritiers naturels ; les assurances sur la 
vie spéculent sur la mort des coassociés. Les caisses 
d’épargne acceptent et font fructifier les plus petits 
dépôts; elles excitent au travail, détournent de la dé¬ 
bauche et assurent l’ouvrier contre le chômage et la 
maladie. Rien ne redouble l’activité et l’énergie du 



— 35 — 


travailleur comme cette sécurité que donne la posses¬ 
sion, fruit de l’économie : l’économie, cette seconde 
providence du pauvre, qui se complète par la pensée 
de l’épargne, en prévision de l’avenir. L’aisance qui 
en est le résultat resserre les liens de famille, rend 
l’homme plus prudent et plus sage. Du moment où 
l’ouvrier possède un livret de caisse d’épargne, ce li¬ 
vret devient comme un brevet de moralité et de bonne 
conduite. L’ordre chez lui succède à l’iniprévoyance, 
l’activité à la paresse, la tempérance à la dissipation; 
il se relève à ses propres yeux et se présente avec plus 
de confiance à l’estime de ses égaux. 

Les caisses d’épargne sont pour l’ouvrier le salut 
de sa vieillesse ; de sa vieillesse, à laquelle il ne songe 
pas assez : car les sociétés de secours mutuels ne sont 
que des compagnies d’assurance contre les maladies 
et les accidents, et U oublie trop l’importance de pré¬ 
parer à ses vieux jours une autre ressource que le 
pain de l’aumône et une autre retraite que les mai¬ 
sons de charité. Mais les caisses d’épargne ont un 
avantage plus prochain pour le travailleur, qui, en¬ 
core dans la force de l’âge, peut, à l’aide de ses éco¬ 
nomies accumulées, s’élever chaque jour à une con¬ 
dition meillenre. Ceux qui n’avaient rien passent ainsi 
peu à peu dans la classe de ceux qui possèdent; 
l’homme laborieux apprend qu’en ménageant les fruits 
de son travail il peut devenir riche à son tour. De 
nouveaux éléments s’introduisent dans les rangs de 
la bourgeoisie, et de ceux-ci dans les rangs supé¬ 
rieurs; ainsi s’affaiblissent les distances et s’émous- 

3 . 


— 36 — 


sent les aspérités qui existent entre les conditions, 
ainsi s’élève insensiblement le niveau de la richesse 
publique et celui de la civilisation. En même temps 
que les masses arrivent à l’aisance par le travail, elles 
s’instruisent aux affaires comme aux idées ; et il ne 
serait pas difficile de démontrer qu’à mesure qu’une 
nation s’enrichit de cette manière, elle s’instruit et se 
moralise à la fois. 

On comprend dès lors comment les caisses d’épar¬ 
gne peuvent devenir une garantie pour la paix publi¬ 
que et la stabilité du gouvernement. En associant le 
prolétaire par ses propres œuvres à la propriété, elles 
augmentent le nombre des personnes attachées à la 
fortune de l’Etat. C’est de la même manière qu’agit 
l’extrême division de la propriété territoriale, car la 
terre, comme l’a dit un savant économiste, est la 
caisse d’épargne de l’habitant des campagnes ^ Tout 
possesseur d’un livret est donc intéressé à l’ordre. Les 
caisses d’épargne sont en effet le thermomètre de la sé¬ 
curité générale, de l’aisance, du bien-être des masses. 
Tout ce qui tend à interrompre ou à suspendre les 
travaux s’y fait ressentir à l’instant. La peur, l’abais¬ 
sement du crédit, les troubles politiques sont les seuls 
dangers qu’elles aient à redouter. Le choléra, en 1832, 
fit retirer moins d’argent que les émeutes. « L’épidé- 
?» mie, disait M. Delessert dans son rapport de 1833, 
?? a peu attaqué les personnes qui ont des livrets à la 
î? caisse d’épargne. Cela tient probablement à ce 

‘ -M. Ch. Dupiu. 



— 37 — 


» qu’elles mènent une vie plus réglée et qu’elles sont 
« habituées à l’ordre et à la sobriété. Ce que je puis 
» assurer personnellement, c’est que parmi les ou- 
» vriers de mes fabriques, qui sont au nombre de 
» plus de deux cents et qui ont des livrets, aucun n’a 
» succombé à cette triste maladie. » 

AL Delessert regardait la fondation des caisses dՎ 
pargne comme le point de départ de toute une régéné¬ 
ration sociale. Cette conviction se faisait surtout re¬ 
marquer dans les rapports qu’il présentait chaque 
année à l’assemblée générale des administrateurs. Ses 
vues, ses idées à cet égard, exposées avec cet accent 
de vérité, de simplicité, de justesse qui était le carac¬ 
tère de sa parole, ont fini par être comprises de toute 
la France. La pensée de l’épargne a passé dans les 
mœurs de la population et y a jeté de profondes ra¬ 
cines. Une circonstance récente a montré que l’insti¬ 
tution était à l’abri des chances les plus inattendues, 
et qu’elle survivrait aux épreuves les plus menaçantes 
et les plus terribles. 

Après avoir été l’un des principaux fondateurs des 
caisses d’épargne et leur propagateur infatigable, 
AI. Delessert voulut encore être leur bienfaiteur le 
plus magnifique. Comme dernier adieu aux enfants du 
peuple, et afin de les protéger même après sa mort, 
il détacha de sa fortune une somme de cent cinquante 
mille francs, divisée en trois mille livrets, qu’il char¬ 
gea l’administration de la caisse d’épargne de distri¬ 
buer aux travailleurs. Il savait qu’en les initiant à l’é¬ 
pargne, c’était les arracher à la paresse, à l’inconduite ; 


— 38 — 


que son bienfait ainsi réparti servirait, comme autant 
de semences, à multiplier le bon grain, et donnerait 
lieu à plus d’une génération d’ouvriers honnêtes, pru¬ 
dents et laborieux. 

Mais sa tâche n’eût pas été accomplie si, après 
avoir appris aux hommes de labeur le secret de se 
devoir à eux-mêmes le bien-être et la sécurité, il 
n’eût enseigné à tout le monde l’art de trouver en soi 
les éléments d’un bonheur certain et durable. Tel est 
l’objet d’un ouvrage, dépouillé de toute prétention 
littéraire, dans lequel M. Delessert rassembla tout ce 
qui, à ses yeux, constituait la vraie sagesse et peut 
contribuer à nous rendre heureux *. Ce n’est pas lé 
livre d’un grave philosophe, d’un moraliste austère, 
c’est tout simplement un recueil de maximes et d’avis 
bienveillants propres à diriger, à développer un na¬ 
turel porté au bien. C’est l’ouvrage d’un esprit reli¬ 
gieux, éclairé, d’un cœur droit, d’une âme compatis¬ 
sante. Empreint d’une couleur naïve, toute biblique, 
qui rassérène l’âme et l’encourage , il respire partout 
l’amour de l’ordre, du travail, de la charité, de la to¬ 
lérance : guide sûr et fidèle, car il en a fait lui-même 
l’épreuve durant toute sa vie. Bien que la plupart des 
préceptes qu’il renferme soient empruntés aux sages 
de tous les siècles, on pourrait en croire M. Delessert 
l’unique auteur, tant ils résument sa vraie nature, ses 
idées et presque tous ses actes. Citons-én quelques 

1 II est intitulé Le Guide du bonheur. 1 volume iti-8<> 2« édition 
Paris, 1840. 



— 39 — 


lignes, ne fût-ce que pour ajouter à son portrait de 
nouveaux traits de ressemblance. 

« Être bon afin d’être heureux, voilà toute la mo¬ 
rale. 

55 II est plus aisé d’être honnête homme que de le 
paraître. 

» Heureux et sage qui se dit en s’éveillant : je veux 
être aujourd’hui meilleur qu’hier. 

» Ne jamais faire une chose que l’on ne voudrait pas 
qui fût connue. 

33 Deux éléments de bonheur : oubli des injures et 
souvenir des bienfaits. 

33 L’amitié est le ciment de la vie humaine. 

33 La bienveillance donne plus d’amis que la ri¬ 
chesse et plus de crédit que le pouvoir. 

33 II faut mériter les louanges et les fuir. 

33 L’homme bienfaisant n’est pas celui qui donne le 
plus, mais celui qui donne le mieux. 

33 La religion et les mœurs sont les seuls moyens 
de prospérité pour les nations conmie pour les indi¬ 
vidus. 33 

A côté de ces maximes destinées à ceux qui, jus¬ 
qu’à certain point, sont maîtres de leur destinée, se 
trouvent d’autres préceptes plus particulièrement à 
l’adresse des travailleurs. Plusieurs de ces adages sont 
de M. Delessert lui-même. Le plus grand nombre est 
emprunté à La Science du bonhomme Richard, ce 
code de l’ouvrier, rédigé par cet ouvrier imprimeur 



— 40 — 


de Philadelphie, devenu l’un des fondateurs de l’in¬ 
dépendance américaine, Franklin, le plus précis et 
le plus lucide des philosophes comme des écono¬ 
mistes : 

« La paresse va si lentement que la pauvreté ne 
tarde pas à l’atteindre. 

V La faim regarde à la porte de l’homme laborieux, 
mais elle n’ose pas entrer. 

55 L’oisiveté est comme la rouille, elle ronge plus 
que le travail n’use. 

55 L’industrie est le bras droit et la frugalité le bras 
gauche de la fortune. 

>5 L’œil du maître fait plus d’ouvrage que ses deux 
mains. 

55 L’ordre a trois avantages : il soulage la mémoire, 
il ménage le temps, il conserve les choses. 

55 Le défaut d’ordre a trois inconvénients : l’ennui, 
l’impatience et la perte de temps. 

55 L’argent est comme le temps, n’en perdez point, 
vous en aurez assez. 55 

Voilà ce qu’enseigne cet excellent livre, en tête du¬ 
quel nous voudrions ajouter cet autre adage : 

« Le bien que l’on fait aux hommes, quelque grand 
55 qu’il soit, est toujours passager ; les vérités qu’on 
55 leur laisse sont éternelles \ 55 

Il faut avoir été heureux pour oser enseigner aux 
autres l’art de le dévenir; mais celui dont l’âme s’as- 

1 G. Cuvier, Éloge de Tenon. 



— 41 


socie à l’infortune sait aussi prendre sa part du bon¬ 
heur qu’il répand autour de lui. M. Delessert avait à 
sa portée des éléments nombreux de ce bonheur. Des 
frères qui l’adoraient et dont l’âme répondait si bien 
à la sienne, de nombreux amis, la considération, l’es¬ 
time générale dont il jouissait, quel digne couronne¬ 
ment d’une aussi noble existence ! Un seul chagrin , 
mais profond et amer, en avait troublé le cours, c’est 
la perte d’une épouse accomplie, après dix-sept années 
de l’union la plus parfaite. M. Delessert n’avait ja¬ 
mais eu d’enfants, mais ceux de ses frères devinrent 
les siens, et sa vieillesse en fut entourée et chérie 
comme l’eût été celle du père le plus tendre et le plus 
vénéré. Quiconque l’a connu dans sa vie intime et 
l’a pu voir au sein de cette admirable famille, où l’é¬ 
lévation de l’esprit comme des sentiments, le mérite 
ainsi que les vertus semblent se transmettre comme 
un héritage, quiconque a été accueilli dans cette de¬ 
meure dont la richesse ne faisait ombrage à personne, 
où les objets d’étude occupaient la première et la 
plus belle place, celui-là peut dire si M. Delessert fut 
heureux et s’il ambitionnerait pour lui-même une plus 
large mesure de bonheur. Dans ce musée, dans ces 
galeries, au milieu de ces groupes de savants, d’ar¬ 
tistes, d’hommes éclairés de tous les rangs, de toutes 
les nations, on admirait ce vieillard à la haute taille, 
aux traits réguliers, à la physionomie sereine, reflet 
d’une âme douce et affectueuse, faisant avec une joie 
naïve et modeste les honneurs de ce palais des arts, 
de la science et de l’industrie. La cordialité et la sim- 



plicité de ses maniérés formaient avec toutes ces ri¬ 
chesses une sorte de contraste qui commandait l’atta¬ 
chement et le respect. Qu’il y a loin de cet affable 
accueil et de l’exhihition libérale de tant de merveilles 
à l’égoïsme de certains amateurs qui ne comprennent 
que le sot orgueil d’une possession exclusive , et ne 
retirent d’autre fruit de leurs trésors qu’une admira¬ 
tion stupide, souvent arrachée à l’ignorance par l’im¬ 
portunité ! 

L’abord de M. Delessert était sérieux et réservé, 
mais sans froideur; une certaine timidité, mêlée de 
bienveillance, donnait beaucoup de charme à son ac¬ 
cueil. Son cœur était aimant, son âme pleine de gé¬ 
néreuse initiative. Il causait peu, discutait rarement; 
mais dès qu’il s’agissait de questions relatives à ses 
études habituelles, sa parole s’animait et devenait lu¬ 
cide j élevée, presque abondante. Son esprit était in¬ 
génieux et résolu. Il y avait dans son caractère plus 
de solidité que d’éclat, plus d’activité soutenue que 
d’élan et de passion. Quel que fût son amour pour le 
travail, on pourrait s’étonner de la variété des choses 
auxquelles il a pu suffire, si l’on ne savait que le 
moyen de faire beaucoup est de ménager l’emploi du 
temps, et que les esprits actifs trouvent le repos et 
puisent de nouvelles forces dans la diversité des occu¬ 
pations. 

M. Delessert eut un mérite bien rare, celui d’ap¬ 
précier sainement l’étendue, les limites de ses facultés 
et de s’y renfermer avec sagesse. Quels que soient les 
honneurs et les titres qu’il obtint, il ne s’éloigna ja- 



— 43 — 


mais de la voie du commerce et de l’industrie, la 
carrière de son choix, à laquelle il savait devoir tout 
le reste. Sa modestie était sincère. Lorsqu’un projet 
s’était emparé de son esprit, rien n’égalait son ar¬ 
deur, sa persévérance à en poursuivre l’accomplisse¬ 
ment; mais, dès que le succès était devenu certain, 
il le livrait à sa propre fortune, s’effacait, et, laissant 
oublier la part personnelle qu’il y avait prise, il tour¬ 
nait son activité et sa haute intelligence sur d’autres 
sujets. Il traversa une longue rie et bien des vicissi¬ 
tudes publiques ou privées, sans s’écarter de l’unité 
de ses principes comme de la ligne droite et pure 
qu’il s’était tracée. Industriel, soldat, économiste, 
homme politique, savant, tous ses actes eurent pour 
mobile l’intérêt du pays, le progrès de la civilisation, 
l’amélioration morale et matérielle des masses. Il ne dut 
sa popularité ni à sa fortune, ni à l’éclat de sa parole, 
ni à d’autres qualités brillantes, mais à l’ascendant de 
son caractère, à sa bonté inépuisable, à sa droiture, 
à son désintéressement. Ce n’est pas à l’école du 
malheur, comme Franklin, Howard ou Parmentier, 
c’est au sein même de la prospérité et de la plus 
belle existence qu’il apprit à compâtir à l’infortune. 
Placé par ses propres œuvres dans une situation pri¬ 
vilégiée, il ne s’attacha qu’à adoucir les inégalités des 
conditions et à rapprocher les rangs de l’ordre social. 
Voilà les vrais amis du peuple, et non ceux qui n’ont 
jamais fait pour lui que l’égarer en excitant ses mau¬ 
vaises passions ou l’abuser par des prestiges ! Es¬ 
saiera-t-on de nier ces progrès évidents de la civilisa- 


lion et du bien-être général, opérés par les soins de 
quelques hommes, sortis des rangs moyens de la 
société, comme pour enseigner aux autres comment 
on s’élève soi-même, en se rendant utile à tous? Tant 
d’efforts généreux seront-ils donc perdus pour les 
générations qui suivront la nôtre ; de si nobles exem¬ 
ples , de si beaux résultats seraient-ils destinés à pé¬ 
rir? Ne le croyons pas. L’envie, malgré son aveugle¬ 
ment, ne peut méconnaître les bienfaits dont elle 
profite, ni ce qu’ils ont coûté à ces hommes qu’elle 
hait uniquement parce qu’ils lui sont supérieurs en 
intelligence et en abnégation. Que signifient d’ailleurs 
toutes ces haines jalouses? Comme si, après tout, la 
somme des biens et des maux ne rendait pas souvent 
les fortunes égales; comme si proscrire la richesse 
n’était pas infailliblement généraliser la misère, et 
déshériter le pauvre de guides, de consolations, 
d’exemples et de secours î 

Sentiment profond de ce qui est beau, grand et 
juste, piété, tolérance; amour sincère de l’humanité, 
tels furent les éléments, les convictions de sa belle 
âme : ordre et travail, indépendance et sagesse, cha¬ 
rité , tels sont les enseignements qu’il laissa. Il ne 
manqua à aucun devoir, ne déserta aucune noble 
cause et ne fit défaut à aucune idée généreuse. Sa vie, 
bien que féconde en actes et en bienfaits publics, n’en 
fut pas moins retirée, paisible, modeste. Les derniers 
instants en furent admirables. Une affection organique 
du cœur vint le saisir au moment où l’on se croyait 
encore sûr de voir se prolonger cette patriarcale vieil- 



— 45 — 

lesse. Au milieu des plus vives souffrances, unique¬ 
ment préoccupé de la douleur de sa famille qui re¬ 
cueillait avec amour ses dernières paroles, il n’exprima 
aucun regret, aucune plainte. Comme le juste de lՃ 
vangile, il vit arriver la mort avec la sérénité d’une 
conscience irréprochable, avec le calme d’une âme 
chrétiennement résignée, et, confiant dans la justice 
divine, il alla lui soumettre l’emploi qu’il avait fait des 
facultés et des biens qu’il en avait reçus h 

Ses funérailles, réglées à l’avance et par lui-même, 
furent simples comme l’avait été sa vie. Il fit distri¬ 
buer aux pauvres l’argent que l’on eût consacré à de 
somptueuses obsèques : pour cortège ses parents, pour 
sépulture le cimetière de famille, et sur son tombeau 
cette seule inscription : « Il fut un des principaux 
fondateurs des caisses d’épargne. 5? Il avait la con¬ 
science d’avoir, en cela du moins, rendu un grand 
service à son pays. 

La piété généreuse d’un ami, d’un compatriote, a 
voulu rendre à sa mémoire un dernier hommage. Il 
a voulu que la ville natale de M. Delessert, que ces 
lieux jadis célèbres par les luttes de l’éloquence et de 
la poésie ^, retentissent du simple récit de ses bien- 


1 1®’’ mars 1847, dans sa 74® année. 

2 C’est à Lyon que s’élevait, au commencement de l’ère chrétienne, 
le temple d’Auguste, où se célébraient des jeux littéraires s, xnaquels 
Juvénal fait allusion dans les vers suivants : 


Palleat ut nudis pressît qui calcibus anguem , 
Aut Luqdunensem rhetor dictnrus ad aram. 



— 4(3 — 


faits, de ses vertus, et que la couronne destinée au 
front de l’orateur par cette illustre Académie, fût en 
même temps déposée sur la tombe de l’homme de 
bien dont Lyon s’enorgueillit à juste titre d’avoir été 
le berceau. 



NOTES. 


(A) Voici les plus importantes de ces publications : 

1° Icônes selectœ plantarum quas in systemate universaii, ex her- 
hariisparîsîensibus, prœsertim ex Lessertiano, descripsit Aug. Pyr. 
Decandolle. 5 volumes in-f° contenant les cinq premières centuries. 
Paris, 1820-1846. 

2° Un cahier de planches lithographiées d’espèces rares de la 
Nouvelle-Hollande, avec ce titre : Icônes lithogr. plant. Australasim 
rariorum. Petit in-f°, Paris, 1827, avec des descriptions par Guil- 
lemin. 

3° Florœ Senegamhiæ tentamen, etc., par MM. Guillemin, Per- 
rottet et Richard. 1 volume in-4®, avec 72 planches, 1830-1833. 

C’est encore à la munificence de M. Delessert que l’on doit le 
grand ouvrage qui a pour titre Recueil de coquilles décrites par 
Lamarck et non encore figurées. 1 vol. in-8®, Paris, 1841, avec 
40 planches in-folio gravées et coloriées. H concourut également 
à celui que publie M. Chenu, conservateur de la galerie de con¬ 
chyliologie, sous le titre d'illustrations conchyliologiques. Ce der¬ 
nier ouvrage présentera un species général de toutes les coquilles 
connues , vivantes ou fossiles. 

(B) La science ne pouvait manquer de payer son tribut de re¬ 
connaissance à M. Delessert en inscrivant son nom dans le cata¬ 
logue du règne végétal. Deux genres botaniques lui ont été dé¬ 
diés, l’un par Lamouroux et l’autre par M. De CandoUe. Le 
premier, qui a reçu le nom de Delesseria, a pour type une des 



algues les plus belles de la famille des floridées. Ce genre est 
même devenu le type d’une tribu, les Delesserièes, la plus élevée 
dans la série phycologique. 

L’autre genre, nommé Lessertia par De Candolle, fait partie de 
la tribu des Lotées, de la famille des légumineuses. Il a été fondé 
sur des plantes autrefois rapportées au genre Colutea , dont il est 
un démembrement. Le Prodrome de D. C. en énumère dix-sept 
espèces. 

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, contrairement aux lois 
de la nomenclature, tous les botanistes ont admis et respecté ce 
double emploi. Sprengel seul a essayé de protester, en substituant 
au nom donné par Lamouroux le nom barbare de Wormshjoldia; 
mais ce nom n’a été adopté par personne. 

(C) Chimiste, physicien, naturaliste, homme d’atelier et de la¬ 
boratoire, ses connaissances variées s’appliquaient à tout. Il a 
même laissé de son goût pour l’architecture un témoignage pré¬ 
cieux. C’est un projet relatif à la reconstruction de la Bibliothèque 
nationale, applicable d’ailleurs à toutes les bibliothèques publiques 
(deux mémoires in-4°, 1835 et 1838, avec planches gravées). Il 
donnait à son monument la forme circulaire, panoptique, et il 
prouvait que cette disposition permettrait non-seulement une dis¬ 
tribution plus commode, une surveillance plus facile, mais quelle 
admettrait un nombre plus considérable de volumes, et quelle 
procurerait une économie notable dans les frais de construction.